Les Hamadcha de Fès Histoire d'Être(s)

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Ils étaient plus de mille dans les années 1950, à Fès. Ils ne sont plus qu’une trentaine. Mais leur mokadem, leur guide et chef de groupe, veille à la transmission. Abderrahim Amrani Marrakchi vient justement de pressentir que les cinq jeunes hommes qu’ils forment depuis quelques années sont prêts à intégrer prochainement une “lila”. Cette cérémonie soufie, qui signifie littéralement “nuit”, se déroule chez une famille. Les chants de louange à Dieu, au Prophète et aux saints de l’Islam sont accompagnés de musique et entrecoupés de prières. Cette bénédiction ou grâce divine, la “baraka”, qui circule durant une lila, permet de tisser un lien entre les mondes invisible et visible et d’apaiser les tourments.
Bienvenue chez les Hamadcha, une des trois principales confréries soufies populaires du Maroc, avec les Gnawa et les Aïssawa.

Nous avons rendez-vous avec l’un des membres de la confrérie. Frédéric Calmès. Oui, il est français, installé depuis plus de 12 ans à Fès. Il est musicien, journaliste, conteur, il est chrétien et il fait partie des Hamadcha. A l’une des entrées de la médina, là où peu de touristes s’aventurent, il nous accompagne dans une maison dans laquelle se sont réunis plusieurs membres pour une répétition. A l’origine, ils se retrouvaient à la zawiya, leur lieu de rassemblement, mais celle-ci s’est effondrée dans les années 1970.
Frédéric Calmès le reconnaît: “Il y a 40 ans, je n’aurai jamais été accepté parmi eux.” Les temps ont changé. Une jeune étudiante anglaise, Faith, venue de l’université de Cambridge, est aussi là, participant à leurs rencontres et chantant à leurs côtés. Elle est là pour un an et elle a été accueillie chaleureusement. Rencontre étonnante et improbable, là, parmi ces hommes, vêtus de rouge, fiers et investis de leur foi et leur musique. La relève n’est pas assurée, l’avenir peut paraître incertain, mais personne ne doute et ils ont tous compris que pour perpétuer la confrérie et ses rites, ils devaient partager une partie de leurs traditions avec le monde. Sans jamais se travestir, ils participent régulièrement à des festivals et des spectacles tout comme l’ont fait, bien avant eux, les derviches tourneurs.

Frédéric Calmès et Abderrahim Amrani Marrakchi

Fondée par Sidi Ali Ben Hamdouch, entre le 17ème et le 18ème siècle, la confrérie de Hamadcha n’a pas de trace écrite. Un de ses disciples, Sidi Ahmed Dghoughi, participera à la création du second courant de la confrérie et sera aussi considéré comme un saint. Les deux sont enterrés à quelques kilomètres l’un de l’autre, dans la région de Meknès. Une fois par année, l’un des plus grands pélerinages du Maroc rassemble leurs fidèles et permet à ceux venus se recueillir sur leurs tombeaux de recevoir la baraka.

Aujourd’hui, avec Abderrahim Amrani Marrakchi, érudit et grand musicien, qui a intégré l’ensemble dirigé par son père puis, est devenu à son tour mokadem, Frédéric Calmès réalise un travail de recherche et de compilation. C’est une partie de ce répertoire musical, transmis de génération en génération, que la confrérie accepte de communiquer. Mais les subtilités de certains rituels et croyances demeurent secrets, au sein de la communauté, même si certains ne sont presque plus pratiqués, comme l’automutilation.

La diffusion de leur musique, les invitations à des événements internationaux et leurs rencontres avec d’autres artistes, comme Dj Click, sont peut-être quelques-unes des raisons pour lesquelles des jeunes poussent la porte de la maison du mokadem et lui demandent de les initier. Leur engagement, leur volonté, leur assiduité seront jugés au fil du temps et ils auront, un jour, le privilège de participer à une lila. Conscient de son rôle, Abderrahim Amrani Marrakchi se décrit “comme une flamme qui reste allumée”.

Remerciements à Abderrahim Amrani Marrakchi, Frédéric Calmès et tous les membres de la confrérie.

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